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Le quotidien l'Union du 17 et 18 Mars 2007

 

CHRONIQUE ÉCONOMIQUE

La pauvreté, c'est quoi au juste ?

«La lutte contre la pauvreté » est, depuis bientôt 10 ans au « Gabon, le slogan politique à la mode. Un ministère lui a même été consacré. Et aussi bien dans les divers discours des hommes politiques de tous bords que dans la déclaration de politique générale du Premier ministre, un consensus semble avoir été établi pour gloser sur ce sujet. Bref, tout le monde affirme se lancer résolument dans la lutte contre la pauvreté.

Mais voilà, il y a un problème: la pauvreté, c'est quoi au juste ? Quelles en sont les manifestations dans le Gabon d'aujourd'hui ?

Le Gabon a une configuration particulière. C'est un pays producteur de pétrole, de minerais de tous genres, de forte exploitation forestière. En un mot, c'est un pays extrêmement riche, ramené à sa population estimée à 1,5 million d'habitants. Serait-il donc victime de la malédiction de l'or noir ?

En 1993, une vaste opération dénommée « Enquête budget et Consommation des ménages » a été menée à Libreville et à Port-Gentil, sous la houlette du ministère de la Planification, pour tenter de chiffrer le degré de pauvreté atteint au sein de la population gabonaise. On est arrivé à la conclusion que dans notre pays, la pauvreté relative atteignait 60% de la population alors que la pauvreté absolue concernait pas moins de 25% de cette population. Si, au plan statistique et macroéconomique, ces chiffres peuvent être parlants, ils deviennent carrément assourdissants pour ce qui est de l'indice de développement humain qui définit un seuil de pauvreté permettant de relativiser les données macroéconomiques pures.

Etre pauvre au Gabon, c'est, pour une famille, devoir procéder à la rotation des repas, certains des enfants les prenant un jour, d'autres le lendemain. La même chose dans l'éducation : c'est devoir envoyer certains enfants à l'école une année, les autres l'année suivante. Pour des parents, c'est devoir réveiller de tous petits enfants entre 4h30 et 5 h du matin, et leur imposer de parcourir deux, trois ou quatre kilomètres, pour ne pas rater les premiers taxis-bus et leur éviter ainsi d'arriver en retard à l'école. Dormir sur des nattes et à la bougie. Craindre la moindre goutte de pluie, celle qui annonce une nuit de veille, ou d'inondation. Souffrir de voir ses enfants aller à l'école portant des "sans confiance"; ou même les pieds nus. C'est pour une travailleuse, devoir attendre 3h du matin pour puiser un seau d'eau à la pompe publique, faute de pression la journée.

Etre pauvre, c'est voir son frère rendre l'âme dans la maison, faute d'argent pour le conduire à l'hôpital pour le taire soigner. C'est, pour une jeune fille désireuse d'apprendre,de devoir se prostituer la nuit pour aller payer ses cours la journée. C'est, pour un jeune homme, devenir un gigolo pour pouvoir survivre. C'est de voir des enfants périr sous une coulée de boue, parce que les parents n'avaient pas d'autre choix que de construire une bicoque en flanc de colline.

Que dire des sans-emploi, des familles nombreuses, des retraités et des handicapés qui constituent les couches les plus vulnérables? Assurer le minimum vital à chaque Gabonais requiert l'application d'une politique courageuse qui passe notamment par la réduction des inégalités de revenus. John Davidson Rockfeller, un des hommes les plus riches du monde, créateur de la Standard Oil, qui fut le premier et le plus célèbre des rois du pétrole (il contrôlait 95% du raffinage du pétrole aux Etats-Unis et avait consacré 1 milliard de dollars à des oeuvres philanthropiques) estimait que l'écart de salaire entre l'ouvrier le moins payé et le patron d'une entreprise ne devait pas dépasser un rapport de 1 à 8. C'est-à-dire que si la ménagère ou le gardien gagne 50 000 francs, le PDG de l'entreprise ne doit pas gagner plus de 400 000 francs. Et Rockfeller lui-même l'appliquait.

 défaut pour l'Etat de s'inspirer de l'exemple de Rockfeller, seul le financement du système de protection sociale permettrait aux pouvoirs publics d'offrir aux groupes pauvres et vulnérables les filets de sécurité nécessaires.

Certains pays occidentaux qui ne sont pas encore totalement tombés sous le charme des sirènes de l'ultralibéralisme mondialisé appliquent une politique rigoureuse de distribution des richesses. Ainsi en France - notre modèle quand ça nous arrange - un certain nombre de prélèvements et de prestations sont imposés aux revenus les plus élevés et aux grands patrimoines pour être redistribues aux classes les plus pauvres sous la forme de prestations familiales.

L'impôt sur la fortune avait été instauré par le gouvernement socialiste de François Mitterrand. La candidate du parti socialiste ne songerait pas à la remettre en question et pourtant, Ségolêne Royale paie cet ISF. Aurons-nous le courage de prendre cet exemple ?

Dernière chose: au-delà du triplet standard "éducation-santé-services sociaux de base'" on ne peut prétendre lutter contre la pauvreté en refusant de regarder l'amère réalité de son visage.

Source : Journal L'Union Plus du 17 et 18 Mars 2007

 



   

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