CHRONIQUE ÉCONOMIQUE
La
pauvreté, c'est quoi au juste ?
«La lutte contre la pauvreté
» est, depuis bientôt 10 ans au « Gabon, le
slogan politique à la mode. Un ministère lui a
même été consacré. Et aussi bien dans les divers
discours des hommes politiques de tous bords que
dans la déclaration de politique générale du
Premier ministre, un consensus semble avoir été
établi pour gloser sur ce sujet. Bref, tout le
monde affirme se lancer résolument dans la lutte
contre la pauvreté.
Mais voilà, il y a un
problème: la pauvreté, c'est quoi au juste ?
Quelles en sont les manifestations dans le Gabon
d'aujourd'hui ?
Le Gabon a une configuration
particulière. C'est un pays producteur de
pétrole, de minerais de tous genres, de forte
exploitation forestière. En un mot, c'est un
pays extrêmement riche, ramené à sa population
estimée à 1,5 million d'habitants. Serait-il
donc victime de la malédiction de l'or noir ?
En 1993, une vaste opération
dénommée « Enquête budget et Consommation des
ménages » a été menée à Libreville et à
Port-Gentil, sous la houlette du ministère de la
Planification, pour tenter de chiffrer le degré
de pauvreté atteint au sein de la population
gabonaise. On est arrivé à la conclusion que
dans notre pays, la pauvreté relative atteignait
60% de la population alors que la pauvreté
absolue concernait pas moins de 25% de cette
population. Si, au plan statistique et
macroéconomique, ces chiffres peuvent être
parlants, ils deviennent carrément
assourdissants pour ce qui est de l'indice de
développement humain qui définit un seuil de
pauvreté permettant de relativiser les données
macroéconomiques pures.
Etre pauvre au Gabon, c'est,
pour une famille, devoir procéder à la rotation
des repas, certains des enfants les prenant un
jour, d'autres le lendemain. La même chose dans
l'éducation : c'est devoir envoyer certains
enfants à l'école une année, les autres l'année
suivante. Pour des parents, c'est devoir
réveiller de tous petits enfants entre 4h30 et 5
h du matin, et leur imposer de parcourir deux,
trois ou quatre kilomètres, pour ne pas rater
les premiers taxis-bus et leur éviter ainsi
d'arriver en retard à l'école. Dormir sur des
nattes et à la bougie. Craindre la moindre
goutte de pluie, celle qui annonce une nuit de
veille, ou d'inondation. Souffrir de voir ses
enfants aller à l'école portant des "sans
confiance"; ou même les pieds nus. C'est pour
une travailleuse, devoir attendre 3h du matin
pour puiser un seau d'eau à la pompe publique,
faute de pression la journée.
Etre pauvre, c'est voir son
frère rendre l'âme dans la maison, faute
d'argent pour le conduire à l'hôpital pour le
taire soigner. C'est, pour une jeune fille
désireuse d'apprendre,de devoir se prostituer la
nuit pour aller payer ses cours la journée.
C'est, pour un jeune homme, devenir un gigolo
pour pouvoir survivre. C'est de voir des enfants
périr sous une coulée de boue, parce que les
parents n'avaient pas d'autre choix que de
construire une bicoque en flanc de colline.
Que dire des sans-emploi, des
familles nombreuses, des retraités et des
handicapés qui constituent les couches les plus
vulnérables? Assurer le minimum vital à chaque
Gabonais requiert l'application d'une politique
courageuse qui passe notamment par la réduction
des inégalités de revenus. John Davidson
Rockfeller, un des hommes les plus riches du
monde, créateur de la Standard Oil, qui fut le
premier et le plus célèbre des rois du pétrole
(il contrôlait 95% du raffinage du pétrole aux
Etats-Unis et avait consacré 1 milliard de
dollars à des oeuvres philanthropiques) estimait
que l'écart de salaire entre l'ouvrier le moins
payé et le patron d'une entreprise ne devait pas
dépasser un rapport de 1 à 8. C'est-à-dire que
si la ménagère ou le gardien gagne 50 000
francs, le PDG de l'entreprise ne doit pas
gagner plus de 400 000 francs. Et Rockfeller
lui-même l'appliquait.
 défaut pour l'Etat de
s'inspirer de l'exemple de Rockfeller, seul le
financement du système de protection sociale
permettrait aux pouvoirs publics d'offrir aux
groupes pauvres et vulnérables les filets de
sécurité nécessaires.
Certains pays occidentaux qui
ne sont pas encore totalement tombés sous le
charme des sirènes de l'ultralibéralisme
mondialisé appliquent une politique rigoureuse
de distribution des richesses. Ainsi en France -
notre modèle quand ça nous arrange - un certain
nombre de prélèvements et de prestations sont
imposés aux revenus les plus élevés et aux
grands patrimoines pour être redistribues aux
classes les plus pauvres sous la forme de
prestations familiales.
L'impôt sur la fortune avait
été instauré par le gouvernement socialiste de
François Mitterrand. La candidate du parti
socialiste ne songerait pas à la remettre en
question et pourtant, Ségolêne Royale paie cet
ISF. Aurons-nous le courage de prendre cet
exemple ?
Dernière chose: au-delà du
triplet standard "éducation-santé-services
sociaux de base'" on ne peut prétendre lutter
contre la pauvreté en refusant de regarder
l'amère réalité de son visage.