CHRONIQUE ÉCONOMIQUE
Les
milliardaires gabonais nouveaux riches ou
anciens pauvres ? Ou les deux ?
CHERS lecteurs de L'Union,
cet article est le premier d'une nouvelle
rubrique qui, sous la forme d'une chronique un
week-end sur deux, abordera une question
purement économique ou socio-économique.
On a coutume de dire que le
Gabon est un pays riche peuplé de pauvres.
Pourtant, ce n'est un secret pour personne, il y
existe de nombreux milliardaires. Sans entrer
dans la polémique sur l'origine de ces fortunes,
on peut se poser la question un milliardaire, à
quoi ça sert ?
Mouhammad Yunus, professeur
d'économie, devant la misère des plus pauvres de
son pays, le plus pauvre du monde, le
Bangladesh, confrontés à l'impossibilité de
bénéficier de crédits auprès des banques, décide
~ faire quelque chose: il prête de toutes
petites sommes d'argent (l'équivalent de 5000 à
50 000 francs Cfa) à quelques paysans pour
qu'ils puissent démarrer de toutes petites
activités commerciales (commencer un élevage
avec un coq et une poule, acheter des semences
de maïs ou de riz, acheter des outils pour des
activités artisanales.. . ). Mouhammad Yunus,
ayant constaté que tous ces prêts lui étaient
remboursés dans les délais, a étendu ce système
à plusieurs villages, au point de constituer la
Grameen Bank en 1983. Aujourd'hui, cette banque
prête toujours de petites sommes d'argent à lus
de 3,5 millions de pauvres dans 36 000 villages
du Bangladesh. Parce qu'il est le père du
micro-crédit dont des institutions sont
présentes dans 85 pays du Sud comme du Nord
(même aux Etats-Unis), Mohammad Yunus a reçu le
Prix Nobel de la Paix.
Au Gabon, il est de règle que
la fortune soit strictement personnelle. En
effet, "le mouton broute où il est attaché",
"en politique, on défend avant tout ses
intérêts" chacun cherche son bout de pain",
etc., sont quelques-unes
des justifications de l'individualisme et
de l'égoïsme des nantis, avec un
principe érigé en postulat: "il gère, il
bouffe. A sa place, je ferais la même chose".
"Bouffer" n'est pas propre aux Gabonais.
La différence est qu'ailleurs, on est
suffisamment responsable pour "bouffer" sans
affamer le plus grand nombre, sans
créer des frustrations, bref, sans faire le lit
de tous les conflits possibles
pour ne pas dire potentiels. Pire, nos
milliardaires, parce qu'ils le sont, développent
le complexe du nouveau riche. Mais s'il est une
classe pire que les nouveaux riches,
c'est celle des anciens pauvres qui, de
manière ostentatoire et arrogante, font étalage
de tous les signes les plus clinquants leur
"richesse". Larry Page et Sergey Brin, les deux
trentenaires créateurs de Google,
moteur de recherche sur Internet, ont chacun une
fortune estimée à 10 milliards de dollars
(environ 5000
milliards de francs Cfa). Ils
ont chacun une voiture: une Toyota Corolla.
La meilleure garantie de
sécurité et de pérennité, sans doute dictée par
la plus grande sagesse, ne consiste-elle pas à
assurer à chacun les moyens de se réaliser dans
la société. De ce point de vue, l'altruisme
trouve ses fondements dans l'égoïsme, dans la
volonté de vivre en paix. Il ne s'agit pas,
comme c'est la mode aujourd'hui dans notre pays,
de proférer quotidiennement des incantations
touchant à la lutte contre la pauvreté - Après
le gouvernement, depuis plusieurs années, c'est
au Parlement d'afficher aujourd'hui sa ferme
volonté de s'attaquer lui aussi à la question de
cette pauvreté - Encore faut-il avoine courage
d'admettre que l'appauvrissement croissant de la
population est étroitement lié à
l'enrichissement d'une minorité. Quelle
crédibilité peut-on avoir lorsqu'on parle de
lutte contre la pauvreté alors qu'on possède
soi-même un parc automobile que même Bill Gates
ne possède pas, et qu'aucun salaire ne peut
justifier ?
Au Gabon, on ne s'inspire de
ce qui se passe à l'extérieur que lorsque la
comparaison est à notre avantage. Pour le reste,
on nous dit que le Gabon est un petit pays et
qu'on ne peut pas tout copier à l'extérieur.
Force est de constater que nous ne copions que
ce qui est négatif. Dans les années 90 au
Cameroun, un milliardaire a offert à l'État une
école polytechnique toute équipée. Au
Burkina-Faso, le milliardaire Kada Zoé a financé
le bitumage des 360 kilomètres séparant
Ouagadougou à Bobodioulasso. Au Nigeria, il
arrive qu'un homme d'affaires construise une
autoroute - certes avec péage - et la mette à la
disposition des usagers. Au Mali, personne ne
peut être très riche sans aider le maximum de
gens à développer des activités leur permettant
de devenir autonomes, pour qu'ils puissent un
jour, à leur tour, aider la collectivité.
C'est dans cet esprit que la
mère de Bill Gates s'est un jour adressée à son
milliardaire de fils en lui disant ceci: la
richesse personnelle ne sert à rien si elle ne
sert pas aux autres. Touché par cette sagesse
maternelle, l'homme le plus riche de la planète
a consacré à la lutte contre le sida dans le
monde, une somme dont le montant dépasse
largement le budget global de l'Organisation
mondiale de la santé (OMS).Qu'on en tire donc
quelques enseignements !