TENDANCE
Pourquoi
aimons-nous l'esprit de facilité ?
PARLER d'esprit de facilité
dans une société en perte de repères, et où
aucune norme n'a plus droit de cité depuis
plusieurs années déjà, peut paraître saugrenu.
L'observation des comportements des Gabonais
tout au long des dix dernières années révèle, en
effet, un malaise profond. C'est ainsi que les
situations les plus choquantes ne les émeuvent
plus. Et, à défaut de les légitimer
complètement, l'on semble trouver des excuses ou
des circonstances atténuantes à des
comportements blâmables qui, sous d'autres
cieux, seraient sévèrement réprimés. Mais chez
nous ils serviraient plutôt de marchepied à la
promotion sociale. Ainsi, le "on va encore faire
comment", cette gabonitude très souvent utilisée
par de nombreux nationaux, en dit long sur leur
découragement et leur scepticisme de voir
s'améliorer les comportements décriés par le
plus grand nombre au sein de la population.
Mais la presse, dont l'une
des missions est justement d'informer et
d'éduquer l'opinion, ne saurait se taire face à
de telles attitudes déviantes de la société. Il
en est ainsi, par exemple, de l'esprit de
facilité. C'est-à-dire ce comportement qui
consiste, chez de nombreux compatriotes, à
usiter, à tout bout de champ, de raccourcis pour
trouver des solutions à leurs problèmes. Une qui
s'est donc enracinée dans les moeurs gabonaises
et qui, aujourd'hui, se présente comme un
véritable boulet au pied des pouvoirs publics
qui l'ont un peu favorisée.
En effet, de nombreux
observateurs imputent cette nouvelle conduite
des nationaux aux hommes politiques,
car ce sont eux qui, une fois
aux affaires, nomment souvent à des postes de
responsabilité des personnes peu qualifiées au
détriment 'autres plus compétentes.
L'appartenance à l'ethnie; au villa e, au clan,
à des clubs ésotériques et autres fratries
constitue, dans la plupart des cas, le critère
dominant de cooptation à ces postes.
Cette façon de faire les
choses a donc implicitement forgé, dans la
mentalité d'un grand nombre de compatriotes,
l'idée selon laquelle n'importe qui peut
atteindre des sommets, pour peu qu'il Jouisse
d'un certificat de bonne naissance, qu'il
entretienne des relations privilégiées avec les
hautes sphères du pays ou qu'il ait simplement
la possibilité de se faire élire à un scrutin.
Et c'est justement parce
qu'ils sont désormais convaincus que l'élitisme
ne représente pas toujours la voie royale au
Gabon pour se faire une place au soleil, que
beaucoup ne "se cassent plus le corps' , selon
une formule consacrée. En d'autres termes, de
telles personnes renoncent au goût de l'effort
et choisissent pour bréviaire le système "D"
pour améliorer leurs conditions de vie. A preuve
l'entrée en politique de plus en plus de
médecins, d'universitaires et d'autres membres
de la société civile qui semblent déterminés à
prendre leur destin en main en même temps que
l'ascenseur social montant à la vitesse d'un
supersonique.
Ces derniers ont parfaitement
cour ris qu'au Gabon, seule la politique paie et
nourrit bien son homme (ou sa femme c'est
selon). C'est effectivement un secteur où on
n'exige ni diplôme, ni compétence. Et où le
mélange des genres est de rigueur. Et c'est du
reste ainsi qu'est formée l'actuelle Assemblée
nationale gabonaise: une institution qui
représente fidèlement la population gabonaise,
parce qu'elle est composée à la fois de
brillants intellectuels et de parfaits
illettrés, tous ayant cependant droit à la même
"honorabilité" au même traitement princier.
L'esprit de facilité qui
gangrène la société gabonaise tient aussi au
contexte culturel de ses familles qui sont dites
élargies. En effet, il y a encore, dans nos
familles, des oncles, tantes, cousines, soeurs
et autres personnes qui sont généralement
promptes à porter aide et assistance à ceux de
leurs membres se trouvant dans le besoin.
Trait dominant de la société
africaine, en général, et gabonaise en
particulier, cette marque de solidarité n'est
malheureusement pas toujours bien perçue par
certains parents, car de nombreux "parasites" se
complaisent à demeurer dans cet état en faisant,
chaque fin de mois, le tour des membres de la
famille en vue de collecter les fonds
nécessaires à leur entretien.
Autre facteur à l'origine de
l'esprit de facilité dans la mentalité
gabonaise, la géographie du pays qui fait du
Gabon l'un des pays les plus enviés au monde
avec ses 85% de forêt, sa réserve importante
d'eau et la richesse de son sous-sol qui
attirent, chaque jour que Dieu fait, de nombreux
immigrants clandestins ou non.
Aussi, avec un climat
favorable à l'agriculture en toute saison, la
ville de Libreville par exemple, voit-elle
pousser sur la plupart de ses concessions toutes
sortes d'espèces fruitières. A l'instar des
manguiers qui, dès la saison qui leur est
consacrée, représentent de véritables sources
d'alimentation pour de nombreux citadins vivant
essentiellement d'aumônes.
Mais la vie facile ou alors
l'esprit de facilité ne touche pas qu'aux seuls
aspects évoqués ci-dessus. Il y a également,
dans les écoles, les universités et dans le
monde du travail, des personnes qui s'adonnent à
ce modus operandi pour parvenir à leurs fins. C
est précisément le cas des jeunes femmes qui,
parfois, préfèrent emprunter les voies de la
séduction en lieu et place des efforts qui leur
sont demandés pour s'affirmer dans la société.
De tels comportements sont
déplorables car ils maintiennent prisonniers et
en état d'esclavage ceux qui choissent de les
adopter. Il est donc bon que nous combattions
cet esprit de facilité qui nous enchaîne et que
nous apprenions à pêcher par nous-même, au lieu
d'attendre toujours que tout nous tombe tout
rôti du ciel…