AGITATION POLITIQUE A
PORT-GENTIL
Du repli
au refuge identitaire
Par Raphaël Ntoutoume
NKOGHE*
C'EST quasiment un pan de
l'histoire politique de notre pays qu'il faut
ouvrir pour mieux appréhender tous les contours
des empoignades qui ont actuellement cours dans
l'arène politique portgentillaise. Des
empoignades qui ressortissent de la
victimisation surexcitée, d'un catastrophisme de
mauvais aloi, nés des antagonismes
communautaires façonnés et des manipulations
ethno-régionales dont font présentement montre
certains acteurs politiques locaux. La
préoccupation essentielle étant, comme tout le
monde le sait, le contrôle de l'administration
municipale de la capitale économique. Avec
toutes ses incidences matérielles…
Les amants de la chaîne
savent toute l'ampleur de la tâche quant à
vouloir rassembler tout ce qui est épars autour
d'un projet bâtisseur. C'est que les moyens de
l'oeuvre ont toujours, aujourd'hui mieux
qu'hier, plus captive l'adhésion des rassemblées
que leur propre foi au projet. Soumission de
l'esprit au support ? 'est tout comme. En tout
cas as loin de ce que Léon Martin qualifiait,
déjà en son temps, de « domination du palpable
sur l'irnpalpabk ». Cette toute-puissance de la
chose qui célèbre, particulièrement chez nous,
un certain réalisme tout en anesthésiant
l'intelligence et en réveillant les vieux démons
non pas du repli identitaire, global dans son
mouvement, mais de ce qu'il faut bien identifier
comme étant un refuge identitaire, parce que
individuel dans son action et ses intérêts.
Refuge identitaire et non
repli identitaire
La convenance expressive est
très circonstancielle dans notre activité
polit»que. Les victoires et les périodes douces
sont bercées par des propos rassembleurs. Ici,
on est le politique de tout le monde, le député
de toutes les composantes de la circonscription,
le maire de la cité... Il en sera ainsi jusqu'à
la première difficulté. Le moment est opportun
pour se remémorer de son appartenance
langagière. Tinte alors la mobilisation tribale
avant la naturelle charge d'égale nature. Elle
est ensuite immédiatement posée la tangente à la
confrontation des pensées - sans
doute pas des projets - car la croisade
doit impérativement garder sa coloration
ethno-tribale pour ainsi mieux identifier ses
cibles - en termes d'adversité - et conserver
ses positions... matérielles. Pour l'intérêt des
acteurs, les populations sont appelées à faire
le choix: on reste avec les uns pour être contre
les autres.
La stratégie ne manque certes
pas de subtilité, mais elle abuse difficilement
de la lucidité du peuple. Surtout lorsque
celui-ci conserve, dans sa mémoire, une forte
empreinte de l'historicité de la confrontation.
Et c'est alors que l'on se rend compte que si
Robert Gloton a eu bon sentiment de reconnaître
à « la mémoire humaine » une « grande faculté
d'oubli », elle n'en garde cependant pas moins
une parfaite maîtrise des faits. Pour peu, il
est vrai, que ceux-ci soient exhumés.
Le plus souvent, la simple
appréciation des actes d'un accord par des
personnes qui ignorent, en plus, tout des
fondements mêmes de la convention, est le
premier facteur de sa prolongation aussi bien
dans le temps que dans l'espace. C'est que
parler des choses dont les bases échappent aux
intervenants confine à l'alimentation routinière
du problème, puisque débattu par l'imposture. Un
peu comme dans un mate de football où il y a
autant d'entraîneurs que de spectateurs et où,
mieux que l'encadrement technique et les
joueurs, les choix tactiques sont doctement
commentés par ceux qui n ont ni accès aux
séances d'entraînement, ni aux vestiaires. Mais
ils en parlent quand même, par passion et à
cause de la profession. Quant à ceux qui ont
vraiment fait le match, tactiquement et
psychologiquement, ils s'expriment rarement,
soit par devoir de réserve, soit par respect de
la méconnaissance générale exprimée. A défaut de
le faire indirectement, c'est-à-dire en
utilisant le vecteur de la plume.
La crise politique qui secoue
aujourd'hui, et depuis un certain temps
d'ailleurs, la capitale économique s'affirme
dans cette approche. Ceux qui en parlent en
prenant l'opinion nationale à témoin, n'ont
lamais été en mesure d'expliquer à cette même
opinion le miracle par lequel au sortir de la
dernière élection locale, le Parti gabonais du
progrès (PGP), quoique minoritaire au Conseil
municipal, a pu obtenir le siège de maire
central avec les voix des conseillers. .. PDG ,
pourtant leur pire ennemi connu et reconnu. Une
question fondamentale qui aiderait
inéluctablement à mieux saisir les noeuds du
problème afin de ne le résoudre que plus
facilement.
HARMONISATION DES CONTRAIRES.
Esquive politique ou ignorance ? La première
ne saurait se prévaloir dès lors que c'est au
moment du vote du bureau du Conseil municipal
que cette situation, inédite au regard de la
profondeur de la fracture qui sépare le PDG et
le PGP, aurait gêné ces deux partis. Le
caractère de compagnons douloureux ou
d'harmonisation des contraires de cette alliance
n'a, en effet, pas seulement surpris
l'observateur, elle a beaucoup désorienté deux
bases habitées par une animosité historique,
voire éternelle idéologiquement. Son
acceptation, dès le départ, aussi bien par les
hiérarques locaux que par les deux bases, ne
saurait donc incommoder aujourd'hui les uns et
les autres. Ce n'est pas en étant déjà dans la
rivière que l'on va vouloir cacher sa nudité aux
poissons. Reste plus que l'ignorance.
La discipline du parti, par
conformisme grégaire, a ceci de particulier
qu'elle n'aide jamais à la compréhension du
pourquoi des orientations et des objectifs
visés. Mais c'est la politique. Elle est soumise
à ce que les mordus de la morale politique
appellent le diktat, mais que le pragmatisme et
expérience reconnaissent comme sagesse du
dirigisme. Cette attitude qui commande au chef
de fixer le cap, redéfinir les nouvelles
priorités et d'investir, a perte ou à
contrecoeur, en vue des dividendes difficilement
appréciables, comme la paix ou l'unité
nationale, ou lointainement appréciables, comme
un ralliement électoral.
Evidemment que ces contours
répondent, avant tout, aux ambitions, peut-être
pas directement, des formations politiques,
mais, plus probablement et directement, des
hommes politiques. Particulièrement de ceux qui
incarnent ces structures politiques.
Ainsi, quand Omar Bongo
Ondimba du PDG et feu Me Pierre-Louis 8gondjo
Okawé du PGP, se rencontrent pour s'accorder sur
la gestion de Port-Gentil, les deux politiques
poursuivent des objectifs à la hauteur de leurs
ambitions, mêmes si diamétralement opposées
elles sont: nationales pour le chef de l'Etat,
locales pour l'opposant charismatique. Un deal
est donc politiquement possible car si pour
Agondjo Okawé, la gestion de la ville est un
facteur de motivation personnelle afin d'aider
les administrés à sortir de la précarité et
inscrire son nom sur le sceau de la renaissance
sociale de la cité, pour Bongo Ondimba, qui
partage la même préoccupation sociale, la
pacification de cette ville, en termes d'unité
nationale, l'aidera inévitablement à vaincre un
symbole important pour les milieux économiques
internationaux : remporter une présidentielle
dans la capitale économique. Horizon 2005 pour
un éventuel renvoi d'ascenseur.
L'accord est simple: le PDG
accepte d'offrir la mairie de Port-Gentil au PGP,
qui accepte de ne pas présenter de candidat à la
présidentielle et de soutenir celui du PDG. Pour
faciliter le programme social du PGP à la tête
de la mairie de Port-Gentil, une dotation
spéciale du chef de l'Etat sera annuellement
versée dans la corbeille nuptiale de la
municipalité de la ville. Voilà pour l'essentiel
du contenu du deal conclu entre Bongo Ondimba et
Agondjo Okawé.
Pour la suite, les
conseillers municipaux PDG ont respecté la
discipline en faisant élire Me Agondjo Okawé à
la tête de la mairie de Port-Gentil. De même
crue le chef de l'Etat a tenu parole sur
l'allocation annuelle de la dotation. On
n'attendait plus que décembre 2005.
AMBITIONS NATIONALES ET
LOCALES • Lorsque Me Agondjo Okawé tire sa
révérence, le PDG ne voit aucune raison de
remettre en cause l'accord, persuadé qu'on est
d'un passage de flambeau dans les règles de la
notabilité. Le PDG est convaincu que l'accord a
été confié entre de bonnes mains. Malgré les
conflits qui éclatent aussitôt au sein du PGP
sur l'héritage politique de Me Agondjo Okawé, le
PDG maintiendra le partenariat avec la tendance
héritière, du moins celle qui gère la mairie de
Port-Gentil. Le reste étant secondaire pour
l'entourage de Bongo Ondimba, qui ne se
préoccupe que de décembre 2005. Question
d'ambitions avant tout...
A la discorde sur l'héritage
politi~,ue de Me Agondjo Okawé et la paternité
du l'GP, s'est a)outée la gestion de la dotation
spéciale du chef de l'Etat. Des rangs des
conseillers PGP d'abord, PDG ensuite, des voix
s'élèvent pour dénoncer une utilisation opaque
et peu orthodoxe'. Mais ces accusations seront
isolées par l'apport de l'argent des fêtes
tournantes qui viendra améliorer l'aspect des
principales façades de la ville sans pour autant
rien remédier au quotidien précaire des
populations de l'Ile Mandji. La ville est
devenue belle, mais les citadins ne mènent pour
autant pas la belle vie.
En décembre 2005, les
populations l'expriment clairement en
début de campagne au PGP. Changement de tactique
: il faut être en phase avec la population et on
bat campagne pour l'opposition. Peu importe si
le deal est violé, pourvu qu'à la prochaine
locale on rempile sans dépendre du PDG.
Résultat: à la présidentielle, le PGP roule pour
l'opposition et participe à la défaite du
candidat Bongo Ondimba.
Ayant ainsi lui-même été
l'unique artisan de la rupture du contrat, le
PGP ne pouvait donc que s'attendre à ce que le
PDG en prenne acte et remette en cause
l'équilibre municipal mis en place par Bongo
Ondimba et Agondlo Okawé.
Comme on le voit, le problème
est totalement politique. Il ne concerne ni une
ethnie, ni une tribu, ni un clan. Il n'oppose
pas non plus des responsables de familles. Il
s'agit tout simplement du non respect d'un
accord politique liant deux formations
politiques. Sa tribalisation relève donc du
refuge identitaire : cette élasticité
idéologique doublée d'appétits pouvoiristes de
nos hommes politiques dont la communauté doit
toujours servir d'abri à leurs échecs. Le
prétexte parfait du rejet de leurs propres
turpitudes et cette obsession d'avoir toujours
raison. Comportement bien puéril qui avait
poussé Albert Camus, dans ses « Carnets » (Ed.
Gallimard), à constater fort justement que « le
besoin d'avoir raison est la marque d'un
esprit vulgaire ».
* journaliste