TRIBUNE LIBRE
Bélinga
:
au-delà de l'émotion, de
la polémique et du spectacle (suite et fin)
Nous publions ci-dessous le
second volet de la tribune libre de notre
confrère Franck Ndjimbi sur le projet de Bélinga.
Dans la première partie, parue dans notre
édition d'hier, M Ndjimbi invite les élites du
pays à saisir «l'occasion ainsi offerte pour
ouvrir un débat national sur les choix les mieux
à même de faire du Gabon un pars d'excellence,
un pays ancré à ses réalités, ouvert au reste de
l'humanité, aux préoccupations de l'époque et
qui tout en se frayant un chemin vers le
développement économique et social, prend
pleinement sa part dans l'équilibre de la
planète.» Il attire également l'attention sur la
nécessité de procéder préalablement aux études
d'impact environnemental avant la construction
d'un barrage qui risque d'entraîner la
modification des conditions climatiques en aval
de Makokou, la perte de la diversité biologique
et à la variation du débit de la rivière Ivindo.
Et de relever, avec forces détails, que
l'entreprise chinoise adjudicataire du marché
lié au projet de Bélinga, à dû faire face aux
impacts négatif de la construction du barrage
des 3 Gorges en Chine. C'est dire que, plutôt
que de verser dans la polémique et le spectacle,
plutôt que de ne voir en la construction du
barrage sur Kongou que la seule possibilité
d'exploiter le fer de Bélinga, il convient de
regarder avec lucidité ce que cette construction
peut entraîner comme conséquences pour les
populations et l'environnement.
Par Franck NDJIMBI*
DE fait, sans une prise de
conscience collective et une action vigoureuse
et concertée sur l'ensemble du territoire
national, il est à craindre que ces inégalités
aillent se creusant. La mauvaise connaissance de
l'état des ressources en eau et de ses usages,
le déficit de formation de certains
professionnels, le caractère inachevé du cadre
législatif ou tout au moins sa mauvaise
application, la faible implication des
administrations et populations locales dans
l'élaboration et la mise en oeuvre des
politiques en la matière et plus globalement les
faiblesses organisationnelles du secteur font
peser une lourde hypothèque sur notre capacité à
répondre, dans le futur, aux besoins des
populations en eau.
Parce que les changements
climatiques font peser à terme, des risques de
désertification, il y a lieu de considérer la
gestion de l'eau comme un enjeu d'avenir.
IMPASSE DE LA BUREAUCRATIE
•Aujourd'hui, il s'agit de garantir
l'amélioration des conditions de vie, entre
autres par la lutte contre les maladies
hydriques, la participation des communautés
locales et la prise en compte du caractère
spécifique de l'eau dans les techniques
agro-pastorales traditionnelles. Nous avons
besoin de rassembler le pays dans un effort de
concertation, de réforme et de gestion durable
de la ressource. Nous avons besoin d'une vision
concertée et prospective.
Certes, personne ne peut
affirmer posséder le sésame de cette vision
cohérente, articulée et prospective que nous
appelons de nos . voeux. Mais pour avancer nous
sommes convaincus que nous devons à la fois
louer sur nos potentialités naturelles, insister
sur le respect des lois et règlements et
revisiter très profondément nos propositions, en
les ouvrant davantage sur le monde et sur le
futur. Un projet a priori porteur de mieux-être
pour la communauté nationale, qui se transforme
en plus grand commun diviseur de notre élite.
Tirons en au moins une leçon : les Gabonais
doivent refuser tout sectarisme, ils doivent
aussi refuser le confusionnisme consistant à se
livrer à des querelles de clochers sur la place
publique, laissant ainsi à nos partenaires le
soin de réfléchir seuls et donc la possibilité
de nous imposer leur vision stratégique.
Au plan stratégique, l'enjeu
c'est la planification. C'est la formulation et
la mise en cohérence de politiques sectorielles
claires. Nous n'avons pas su le faire jusqu'à
présent. Evidemment cet exercice se veut
particulièrement complexe. De ce fait, certaines
élites nationales le jugent superflu et de
nature à retarder la mise en oeuvre de certains
projets. Nous sommes là en face de l'impasse de
la bureaucratie dont le diagnostic peut être
juste, mais qui consent à subir les stratégies
importées, faute de pouvoir opposer une vision
claire et cohérente. D'autres croient en «l'or
vert » et recommandent la mise en avant des
normes environnementales dans l'ensemble des
projets. Ainsi s'expriment nombre
d'Organisations non gouvernementales qui prônent
le respect exclusif des engagements
internationaux en la matière, estimant possible
de bâtir notre avenir commun sur la gestion
rationnelle du patrimoine naturel. Prôner option
du développement durable pour le Gabon est juste
mais n'a de sens que si tout cela s'intègre dans
une vision globale d'aménagement et de
développement durables, avec ses composantes
écologiques, économiques, sociales et
culturelles.
PLANIFICATION STRATEGIQUE
• A la suite du président de la République, nous
entendons, pour notre part, réconcilier ces deux
visions. Nous refusons le choix qu'on cherche à
nous imposer entre développement industriel
débridé et protection de l'environnement. A bien
dis égards, c'est le développement industriel
sans normes qui est pervers. Appliquées avec
pour seul souci la rentabilité et le profit
immédiats, ses solutions mènent souvent à la
destruction du milieu et donc la dégradation des
conditions de vie avec comme corollaires reculs
sociaux, accroissement des inégalités et
mal-être. La conjugaison entre aménagement
durable et développement durable, elle, procède
d'une vision résolument prospective. Nous
défendons une nouvelle organisation spatiale et
politique des territoires, nous proposons
d'améliorer les déplacements et créer de
nouvelles proximités, nous refusons e ne pas
tenir compte de l'environnement, nous croyons au
génie des communautés locales et à leur capacité
à inventer l'avenir, nous encourageons toutes
les politiques visant une amélioration du sort
de l'homme dans le strict respect du milieu.
Mais pour faire vivre ces valeurs dans un
contexte où la rentabilité immédiate dicte sa
loi, nous avons besoin de propositions
novatrices, qui s'inscrivent dans une vision
stratégique à court, moyen et long terme. Ne
redoutons pas d'être innovants ! Gisons Quatre
pistes de réflexion.
La nouvelle organisation
spatiale et politique des territoires : la où le
développement industriel à tout crin fait courir
des risques de distorsions ou disparités entre
départements et autres collectivités locales,
nous visons une politique d'occupation des sols
et d'urbanisation en phase avec les réalités
sociales et culturelles. Pour le Gabon, cela
implique de tenir compte des modes traditionnels
de gestion des terroirs dans les procédures
d'accès à la propriété foncière, d'identifier
les communautés, opérateurs économiques,
structures et autorités traditionnelles avec
lesquelles la puissance publique peut établir et
formaliser des relations de gestion concertée,
d'investir beaucoup plus qu'aujourd'hui dans la
construction d'espaces publics et de structures
de base de qualité.
L'amélioration des
déplacements et l'organisation de nouvelles
proximités : pour agir contre la tentation au
repli identitaire ou régional /engendré par les
disparités engendré par les disparités en termes
de développement socio-économique entre les
régions, nous devons proposer une vision
nouvelle. Un rééquilibrage des modes de
déplacement et une amélioration de la desserte
des différentes régions à travers le
renforcement de l'inter modalité dans les
transports doivent constituer notre nouveau
credo. Nous devons soutenir la construction des
infrastructures de transport en tenant compte de
la nécessité de créer des synergies et
complémentarités entre les différents modes
existants.
Le respect de l'environnement
: sa dégradation serait sinon une erreur, du
moins une faute d'autant plus gravissime que
nous avons la chance de pouvoir fonder notre
analyse sur le contre-exemple venu d'Occident.
L'exigence écologique doit devenir transversale.
Elle doit être prise en compte dans toutes nos
politiques nationales et dans toutes les
négociations internationales. Une fiscalité
écologique doit être mise en place. La volonté
de parvenir à une meilleure gestion de l'eau et
des plans d'eau ainsi qu'à une maîtrise de
l'énergie doit être une préoccupation de tous
les instants. Car, qu'on le veuille ou non, on
est bien là en face d'un des enjeux majeurs du
siècle qui s'amorce.
Le développement
communautaire enfin : dans ce domaine, nous
devons rechercher et mettre en place des leviers
d'action. 'est le cas pour l'incitation aux
opérateurs économiques à établir des
partenariats avec les collectivités locales et
l'adaptation des plans de formation et
compétences aux réalités du marché de l'emploi.
De même, il y a nécessité d'intégrer dans les
poli tiques des marchés publics des clauses
sociales d'insertion. A cet effet, l'utilisation
de la main d'oeuvre des villages environnants
dans la plupart des projets doit devenir une
conditionnalité d'éligibilité. Nous sommes
convaincus que les projets doivent dorénavant
comporter un volet « Responsabilité
environnementale et sociale ». Ainsi, les
budgets y relatifs devront tenir compte de la
nécessité de mise en place de fonds d'appui aux
initiatives locales destinés à financer des
activités génératrices de revenus pour les
populations. Bien entendu, la question de la
formation et de l'appui technique à ces
communautés villageoises devra être prise en
compte.
Dépassionner le débat sur le
projet Belinga, lui donner une connotation moins
polémique mais plus technique et scientifique.
Voilà notre Objectif. Revendiquer, comme l'a
récemment souli5né le Président de la République
devant ses pairs réunis à New York pour une
session des Nations unies sur les changements
climatiques, la prise en compte par la
communauté internationale du « coût de
renonciation » ou « coût d'opportunité » lié
à la protection de notre patrimoine écologique,
exiger de nos partenaires le strict respect des
lois nationales, inscrire l'ensemble des projets
dans notre polio que de développement et
d'aménagement durables, voilà le chemin pour
offrir à notre pays les outils d'une meilleure
prise en compte des défis du siècle. Ce dont
notre pays a besoin, c'est d'une stratégie et
d'un cap.
En effet, disons-le une fois
pour toutes, nos partenaires viennent à nous en
ayant en tête une vision, des objectifs et des
résultats à atteindre. En un mot comme en mille,
ils ont une stratégie parfaitement huilée et qui
correspond aux réalités de leurs pays
respectifs. Face à la planification stratégique
de nos partenaires, allons-nous être condamnés à
subir ou réagir ? Face à la communauté
internationale allons-nous éviter de poser,
dossiers à l'appui, la question du « coût de
renonciation lié à la protection de notre
patrimoine écologique, ne fut-ce qu'au travers
d'un échange dette/nature ? Face aux
propositions venues des pays émergents,
allons-nous fouler au pied les lois nationales ?
Le barrage de Kongou est-il uniquement lié à
l'exploitation future du gisement de Belinga ?
Si oui, sera-t-il dimensionné en fonction du
gisement et de la durée 'exploitation envisagée
? Si non, s'inscrit-il dans une véritable
politique nationale de maîtrise de l'énergie et
de gestion des plans d'eau ? La bretelle de
chemin de fer ne vise-t-elle qu'à exporter le
minerai ou s'inscrit-elle dans une vision
articulée, intermodale des transports ? Idem
pour l'aéroport et le port en eau profonde. Quel
sera le tracé de ladite bretelle ? Quels sont
les quartiers ou zones d'habitation concernés
par ce tracé ? Que prévoit-on dès à présent pour
pallier les éventuels problèmes ? Autant de
questions dont les réponses peuvent constituer
la trame de notre réflexion. Affirmer sans
arrogance la souveraineté nationale et notre
vision stratégique, c'est être offensifs et
ouverts à la fois. En indiquant qu'il entendait
se saisir des opportunités offertes par les pays
émergents tout en veillant à concilier
développement économique et industriel, d'une
part, et préoccupations environnementales, de
l'autre, le Président de la République a indiqué
les grandes orientations. A chacun d'entre nous
de nourrir le débat.
Ancien journaliste