SOCIÉTÉ NATIONALE DE BOIS DU
GABON (SNBG)
A qui
profite la levée du monopole ?
La décision gouvernementale,
pressée il est vrai par la Banque mondiale et le
fonds monétaire international, de retirer
l'exclusivité de la commercialisation de
l'Okoumé et de l'Ozigo à la Société nationale
des bois du Gabon suscite, à bien des égards,
plusieurs interrogations: Quel a été réellement
l'impact économique et social de cette décision
? A-t-elle eu les effets escomptés ? Cette
redistribution des cartes s'est-elle faite au
profit du tissu économique national ou à celui
des entreprises étrangères?
LES mouvements d'ensemble qui
se dessinent sur le plan économique nous invite
à réfléchir. Aujourd'hui de plus en plus, se
sont imposés a l'économie mondiale les notions
de bonne gouvernance, de libre concurrence, de
globalisation des échanges et... de
désengagement de l'Etat du secteur productif et
commercial.
Dans les économies des pays
en développement, ce credo ultralibéral ne
s'effectue pas sans heurtS. Pour le cas
spécifique du Gabon, cela s'est traduit par la
privatisation, souvent dans la douleur, des
entreprises considérées comme des fleurons
nationaux : Gabon Telecom, Air Gabon, Octra,
Hévégab...
Un arrêt sur le cas de la
SNBG qui, en 2006, s'est vu retirer le monopole
sur la commercialisation de l'Okoumé et de l'Ozigo,
nous conduit à formuler les interrogations
suivantes : Quel a, été l'impact économique et
social dé cette mesure'. A-t-elle eu les effets
escomptés ? Cette redistribution des cartes
s'est-elle faite au profit du tissu économique
national ou au profit des entreprises étrangères
?
Si en 2005, la part de marché
de la SNBG en Okoumé était encore de 74% contre
26% pour les autres opérateurs, elle ne
représentait plus que 57% contre ...43%, dans
les mêmes proportions en 2006.
Des entreprises telles que
Rougier, deuxième gros chargeur en Okoumé après
la SNBG, a vu sa part de marché pratiquement
doubler :de 60 589 M3 en 2005, elle est passée à
107 892M3 en 2006.
Cette tendance à la hausse
des exportations, entre 2005 et 2006, est quasi
générale pour l'ensemble des opérateurs, à
l'exclusion de la SNBG.
Selon les chiffres des
embarquements à Owendo, Port Gentil et Mayumba,
à volume d'exportation stable pour toute la
filière bois durant cette période (20052006), la
perte de la part de marché de la SNBG en 2006
s'est faite principalement au bénéfice de
Rougier, CBG, BSO et LEROY Gabon, et a permis à
d'autres opérateurs tel que Sunly, Olam,
Bordamur, Honest Timber Gabon, Cora Wood, Sfik,
BSG... qui n'exportaient pas en 2005 de le faire
en 2006.
Cette libéralisation de la
commercialisation des produits forestiers sur
toute l'étendue du territoire est donc, à
proprement dit, une aubaine pour les opérateurs'
de la filière à majorité étrangère ou pour les
entreprises à capitaux majoritairement étranger
qui réalisent ainsi de substantiels profits à
l'exportation. Mais est-ce réellement l'effet
recherché par l'Etat ?
LIBÉRALISATION• Le 4
décembre 2004, sous la pression de la Banque
mondiale et du FMI, le gouvernement décidait de
lever le monopole conféré à la SNBG sur
l'exportation de l'Okoumé et de l'Ozigo.
Argument avancé .: L'Etat ne doit plus se mêler
de la production et de la commercialisation.
Pour les consultants et les institutions
financières, la SNBG se trouve dans une
position de juge et partie dans ses relations
avec les coupeurs familiaux et les petits
exploitants forestiers.
Dans la justification de
cette décision (levée du monopole) la Banque
mondiale a estimé, qu'il y a chevauchement de
mandat dans les attributions de la SNBG avec les
administrations telles que le ministère des
finances et celui de l'économie forestière.
Effectivement, la SNBG est
chargée selon les textes portant réglementation
de la commercialisation des bois en République
gabonaise, de prélever pour le compte du
ministère des finances, les taxes, redevances
DTS et autres prélèvements sur les règlements
qu'elle effectue aux forestiers.
Il y a donc, pour les
institutions de Bretton woods, nécessité de
faire respecter l'article 235 du code forestier
sur la liberté de commercialisation des produits
forestiers sur toute l'étendue du territoire.
L'objectif stratégique de l'Etat,
consigné dans ce code adopté en 2001 est
d'amener les exploitants forestiers à
transformer localement 75% de leur production de
grumes d'ici 2012 (entre 30% et
40%actuellement), et les obliger à procéder dans
le même temps à un aménagement rationnel des
concessions forestières. Comme cela se fait,
d'ailleurs, avec succès au Cameroun.
Mais cette nécessité répond
aussi davantage au programme d'ajustement
structurel imposé par les bailleurs de fonds,
avec les processus de privatisation et de
restructuration des entreprises publiques (Air
Gabon, Gabon Télécom, Gabon poste, Octra...).
Lesquelles ne se sont pas faites sans casse
sociale.
Le ter janvier 2006, la
mesure de levée du monopole devenait donc
officielle.
Dix, mois plus tard, en juin,
l'Etat fixait des quotas d'exportations, pour
d'une part préserver la ressource forestière A
la biodiversité environnante, et d'autre part,
favoriser l'industrialisation de la filière par
la transformation locale des grumes, répondant
ainsi à l'évolution des marchés plus porteurs
vers les produits transformés. Et obéir surtout
à un impératif de rentabilité, en exportant des
produits à plus rte valeur ajoutée, et à créer
des emplois pour les nationaux.
Déjà que son volume total
exporté en bois divers reste encore marginal et
représente moins de 1 % de part de marché, ce
repli d'activité de la SNBG s'est traduite par
une baisse de son chiffre d'affaires passant de
60 milliards de francs en 2005 à 44,8 milliards
de francs en 2006. Soit un recul net de 24 % sur
la période.
CRAINTE. Qu'en est il
aujourd'hui exactement de l'aménagement
forestier et du taux de transformation de la
ressource forestière tels que souhaité par
l'Etat? S'il est trop tôt de faire un bilan sur
les superficies aménagées et le volume de bois
transformé depuis la perte de monopole de la
SNBG, il n'est, cependant, pas inutile, de
s'interroger sur les moyens et la capacité dont
disposent l'Etat pour les faire respecter.
Surtout que plusieurs inquiétudes se dégagent
déjà au niveau du volume de quotas
d'exportations attribué à chaque opérateur,
aménagiste et industriel.
Selon plusieurs sources
autorisées du secteur, quatre entreprises
auraient dépassé leur quota durant l'exercice
2006. Il s'agirait des entreprises CBG, BSO, EGG
et Leroy Gabon SA. Les surplus exportés
seraient, en moyenne, de l'ordre de 10%.
Par ailleurs, ce qui semble
plus grave: Plus de 600 000 m3 de bois en grumes
auraient été exportés par des entreprises non
détentrices de quotas à l'exportation. Soit
environ 1/3 du volume national exporté en 2006.
La libéralisation du marché,
si elle n'est donc pas suivie d'une politique de
contrôle de l'Etat tarit au niveau du respect
des quotas, de l'emploi des nationaux, de la
commercialisation ou de la perception des
impôts, pourrait se faire, selon l'expression
d'un observateur très avisé du secteur, au
détriment de «Gabon d'abord».
L'implication des nationaux
dans les activités du secteur forestier
continuerait à être marginale quand bien même,
ces derniers sont titulaires de plus de 60% des
concessions forestières.
Qu'il s'agisse de
l'exploitation, du transport de grumes, de la
transformation, de l'a gréage ou du négoce, les
Gabonais restent encore réduits au fermage des
concessions forestières et des
activités-annexes.
Déjà, entre 2003 et 2004, les
unités de transformation employant la main
d'oeuvre locale ont même accusé un repli de
19,7%.
PLAN SOCIAL NÉCESSAIRE•
La restructuration de la société, avec la mise
en place d'un plan social, qui va se traduire
par l'adaptation des effectifs au niveau de
l'activité de l'entreprise, entraînant dans la
foulé, des tensions sociales au sein des
familles est devenue... inévitable.
Pour amortir ce choc, la
Direction Générale de l'entreprise prévoit une
réinsertion du personnel concerné. Cette
approche doit retenir toute l'attention du
gouvernement, bénéficier de son appui et de la
compréhension des chefs d'entreprises du
secteur.
Maintenir la SN BG en
activité en la restructurant devrait tenir
compte de sa position historique, économique et
sociale. Et apparaît, en contrepartie, comme un
devoir national, pour ne pas dire patriotique.
Car il ne s'agit pas d'appliquer aveuglément les
préceptes de la mondialisation mais de faire ce
qui est conforme à la défense des intérêts des
populations rurales, de notre balance
commerciale et de celle de paiement.
Le pétrole, le manganèse et
ensuite le bois . Ce serait mettre entre les
mains des non nationaux 97% des exportations
nationales et près de 3/4 des recettes
budgétaires.
Une liquidation de cette
société, si elle est envisagée, ne serait pas
avantageuse pour le Gabon car elle aurait, comme
résultat contraire, d'exclure presque
définitivement les gabonais de la filière bois -
2e employeur après la fonction publique - et à
réserver les fruits attendus de la
libéralisation du bois au profit des seules
entreprises étrangères ou à leurs filiales. Ce
serait, en quelque sorte, comme brader 75%... du
territoire national.
Mais qu'attendent les
Gabonais pour s'approprier leur forêt.