APF/TROIS QUESTIONS AU
SECRÉTAIRE GENERAL DE LA FRANCOPHONIE
Abdou Diouf : "Le
développement du français doit se faire en
adéquation avec le développement des langues
parlées dans l'espace franco p one"
Cette question et bien
d'autres font partie des objectifs que s'est
fixée la Francophonie dans le cadre de la
défense de la diversité culturelle.
l'union.
M. le secrétaire général, qu'est ce qu'une
institution comme la Francophonie, à forte
connotation politique et culturelle, peut
apporter à l'Afrique, notamment, dans un monde
marqué par le primat de l'économie ?
Abdou Diouf. Ce qu'il
faut d'abord dire c'est que l'économie c'est le
quantitatif. Ce n'est qu'un moyen au service de
l'Homme. Et mon prédécesseur à la tête de l'Etat
sénégalais, le président Léopold Sédar Senghor,
avait l'habitude de dire que la culture est au
début et à la fin du développement. Ce
qui veut dire que si vous n'examine pas les
problèmes économiques sous l'angle culturel,
c'est-à-dire de la solidarité, de la paix, de la
dignité humaine et de la justice, vous avez peu
de chances de résoudre les problèmes. La
mondialisation est une chose inévitable et
nécessaire, d'autant quelle crée des richesses.
Ce qui est important c'est de savoir ce que l'on
doit faire pour que cette richesse contribue au
bonheur de toute l'humanité. A l'évidence on
doit introduire des éléments de valeur; des
éléments culturels, sans lesquels toute
tentative de résolution des problèmes va
s'avérer improductive. C'est la raison pour
laquelle nous nous battons au niveau de la
Francophonie comme au niveau des autres aires
linguistico-culturelle pour une mondialisation
maîtrisée, humanisée, équitable qui ne
laisse pas un pan entier de la société au bord
de la route. Et on a l'impression,
malheureusement; que l'Afrique est justement
laissée au bord de la route. A la Francophonie,
nous avons centré notre rôle sur l'homme. D'où
l'importance que nous accordons aux problèmes de
formation, d'éducation, d'enseignement
supérieur, de recherche, d'appropriation des
nouvelles technologies de l'information et de la
communication (NTIC), aux problèmes du genre,
c'est-à-dire l'égalité homme-femme, aux
problèmes de la jeunesse qui constitue l'avenir
de toute société, en particulier de nos
sociétés, aux problèmes du développement local à
travers la décentralisation, de la formation et
du renforcement des capacités de tous les
acteurs de la vie économique, sociale et
politique.
Aux problèmes de la presse,
de la paix, de l'Etat de droit sans lequel nos
sociétés seront vouées à l échec et au désordre.
Aux problèmes du respect des Droits de l'Homme
et de leur promotion en permanence, au respect
de la diversité et des différences. Nous sommes
dans un village planétaire certes, mais un
village planétaire composé de plusieurs
quartiers. Car, il ne faut guère oublier que
c'est la diversité des cultures qui fonde
l'universalité de l'homme. Et l'universalité
n'est pas l'uniformité, car elle est faite de la
symbiose entre les différentes cultures, les
différentes civilisations qui s'enrichissent
mutuellement.
Les parlementaires
francophones vont débattre de plusieurs thèmes
d'actualité, parmi lesquels figurent les flux
migratoires dans l'espace francophone. Quelle
est votre réflexion sur cette question ?
D'abord celle de constater
que les migrations ont toujours existé depuis
que le monde est monde. Si l'on s'appui sur la
théorie selon laquelle l' homme est né en
Afrique, il s'ensuit à l'évidence que le reste
du monde a été forcément peuplé par le fait
migratoire. Mais force est de reconnaître qu'à
l'heure actuelle, ce problème a pris un
caractère massif, surtout dans le sens sud-nord.
Parce qu'il ne faut pas oublier que
l'immigration, qui est l'un des aspects de la
mondialisation dont nous venons de parler, se
vit aussi dans le sens sud-sud. Nous parlons
dans la mondialisation d'échanges de capitaux de
technologie, de biens et de marchandises. Mais
il y a aussi l'échange humain. Il faut aller et
venir, sinon nous ne voyons pas où se situerait
l'unité du genre humain, sa légitimité et sa
pertinence si nous ne pouvons pas accomplir ce
geste d'aller et venir d'un point à un autre. Il
faut que cela soit régulé autant que tous les
autres aspects de la mondialisation. Et cette
régulation doit nécessairement passer par
un partenariat, par un dialogue permanent,
en particulier entre le nord et le sud. De
façon que tous les aspects politiques,
économiques, sociaux et culturels soient abordés
entre les pays émetteurs et récepteurs de ces
migrants. Ce n'est que de cette façon que l'on
pourra maîtriser au mieux les flux migratoires,
les réguler de façon qu'ils servent au
développement de nos sociétés et non pas à leur
assèchement. Et je pense que le prochain sommet
entre l'Europe et l'Afrique va aborder ce thème
important même si par ailleurs on voit se
développer des initiatives au niveau bilatéral,
notamment entre la France et un certain nombre
de nos pays pour tenter de résoudre le problème
autrement que par la voie répressive. Au niveau
de la Francophonie nous voulons développer dans
nos pays des œuvres artistiques à savoir le
cinéma, l'édition, la danse, le théâtre, la
musique qui font partie des créations humaines
et qui font la beauté de la vie. Comment
voulez-vous être dans un espace de solidarité
comme la Francophonie et qu'il y ait des
entraves à la circulation des artistes, des
écrivains? Ou même des étudiants, des chercheurs
et des hommes d'affaires. je pense qu il y a là
un problème qu'il convient de mettre sur la
table pour favoriser une plus grande fluidité
dans la circulation,tout en étant bien
évidemment strict en ce qui concerne les
phénomènes de clandestinité. Cette question de
l'immigration est du reste le premier sujet que
j'ai donné à la nouvelle cellule d'études
et de réflexions stratégiques de la Francophonie
que j'ai installée. C'est dire l'importance
quelle revêt.
Parmi les objectifs que s'est
fixée la Francophonie figure la défense des
langues parlées à l'intérieur de espace
francophone. Qu'entendez-vous par là ?
C'est une question très
importantes surtout posée par un Gabonais.
Souvenez-vous que ma première véritable sortie
en tant que secrétaire général de la
Francophonie a été ici à Libreville où nous
avons tenu les états généraux de l'enseignement
du français en Afrique subsaharienne. La
principale conclusion de ces états généraux
était que le français doit être enseigné. Que
nous devons avoir un français de qualité. Mais,
nous réussirons d'autant mieux que nous
accorderons de l'importance aux langues
nationales. Tout en sachant, au niveau de la
Francophonie que nous avons le français en
partage, nous devons avoir un égal respect des
langues partenaires. Maison pour laquelle nous
poussons et aidons nos gouvernements à
développer les langues nationales. Car, il a été
prouvé par des expériences que si dans un cycle
scolaire primaire vous commencez à alphabétiser
les jeunes dans leur langue nationale, ils sont
plus à même par la suite de s'approprier la
langue française. Et au bout du compte ils ont
de bien meilleurs résultats que ceux qui ont
commencé leur scolarité en français. La langue
française, ainsi que le disait le président
Senghor, est pour nous un trésor, notre langue
de communication internationale. C'est la langue
officielle de la plupart de nos pays. L'Afrique
étant le bastion de la Francophonie et un des
réservoirs des locuteurs francophones qui peut
étendre dans la mesure où nous travaillerons
davantage dans le développement de
l'enseignement du français dans nos pays, nous
devons faire des efforts dans ce domaine-là si
nos gouvernements le souhaitent. L'effort de
développement du français doit aller de pair;
être en adéquation avec le développement des
langues partenaires de l'espace francophone.